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BD Maniacs retour

Watchman, par Alan Moore:
un vieux Must

par Alain Boisvert


L’évolution du héros

D’accord, les super-héros ont évolué au cours des dernières années. Superman est mort, et on l’a ressuscité en plusieurs exemplaires. Batman est vieux, et Robin a eu sa puberté. De nouveaux visages moins enfantins, moins parfaits, et surtout plus violents, sont venus remplacer les boy-scouts irréalistes qu’on nous présentait dans les années 50.

Mais cette évolution n’a pas pour but de conquérir un public adulte ou plus mûr. Elle doit se faire parce que les enfants et les adolescents ne sont plus ce qu’ils étaient. Ils ne croient plus au père Noël, et encore moins à des héros qui ne se fâchent jamais, qui sauvent la vie à leurs pires ennemis, et qui prennent le temps d’aider une vieille à traverser la rue quand le sort du monde dépend d’eux. Les héros des comics d’aujourd’hui sont aussi, sinon plus simplistes que ceux d’antan. Mais ils ont changé.

Et si des auteurs sérieux faisaient des comics de super-héros? Et si Camus avait décidé de se lancer dans le " serial "? Et Sartre? Et Balzac? Et Twain?

J’ai la réponse: Alan Moore, et l’oeuvre " Watchmen ", parue en " paperback " en 1987.

L’Horloger de la BD

Britannique, Alan Moore est apparu dans la BD en 1980. Il décide d’écrire des histoires de super-héros en étant d’un réalisme maladif. Bien sûr, il présente parfois des personnages hors du commun, mais leurs sentiments, leurs actions et leurs paroles sont dignes des meilleurs auteurs de romans. Le meilleur exemple est sans doute " Watchmen ", la BD qui a révolutionné le monde des super-héros, mettant en scène non pas des gens qui ont des pouvoirs spéciaux, mais plutôt des gens normaux, ordinaires - même très ordinaires parfois - qui ont décidé de porter un costume et de combattre le crime.

The Keene Act, une vieille loi, a forcé tout ce beau monde à quitter la vie de héros ou à s’identifier publiquement. Seul Rorschach, personnage sociopathe d’extrême-droite, a refusé de se conformer à cette loi et est donc recherché par la police, ce qui le gêne un peu dans la mission qu’il s’est donné. Cette fois-ci, la mission est simple: The Comedian, un autre héros qui s’est joint à l’armée des États-Unis, a été tué. Il n’en faut pas plus pour que le paranoïaque Rorschach s’imagine qu’on en veut à leur bande. Il se lancera donc sur les traces du meurtrier, et ce qu’il découvrira sera bien plus gros que tout ce qu’il pouvait imaginer.

Mais l’histoire, bien qu’extrêmement intéressante et originale, n’est pas ce qu’on remarque le plus chez Moore. Son écriture est tellement précise, presque chirurgicale dans son traitement des plus infimes détails qui font que Watchmen peut être lu 2, 4 ou 10 fois sans qu’on en découvre toutes les subtilités. Chaque nom de personnage, chaque événement mineur, chaque histoire parallèle, chaque décor même est minutieusement choisi pour donner à l’ensemble de l’oeuvre une impression d’unité, de continuité et de répétition. L’oeuvre de Moore est circulaire. La boucle est bouclée, et tous les détails qui paraissaient inutiles au cours de l’histoire reviennent à la conclusion, laissant le lecteur bouche bée. Un bon exemple, c’est le titre: Watchmen bien sûr pour surveillant, gardien de la paix. Mais aussi pour horloger. Un des personnages voulait devenir horloger, mais son père l’a forcé à devenir physicien. Et ça ne m’étonnerait pas que Moore parle aussi de lui-même: il est un horloger de la BD, il jongle patiemment avec une foule de minuscules pièces pour former une oeuvre complète, simple et complexe à la fois, et si précise!

Et Moore ne s’adresse pas aux enfants... Dans une scène particulièrement intéressante, Dan Dreiberg, un ancien super-héros ayant pris sa retraite quelques temps auparavant à cause du Keene Act, renoue avec une ancienne héroïne. Ils vont au restaurant, il l’invite chez lui et ils se retrouvent sur le sofa, nus. Mais Dan ne pourra pas, il est en panne. Il est excité par Laurie, mais, dit crûment, il ne bande pas. Quelques jours plus tard, ils mettent leur costumes de super-héros pour effectuer un sauvetage, et, par la suite, couchés dans le véhicule de Dan, ils feront l’amour sans anicroche. Laurie demandera à Dan: " Did the costumes make it good? "... Corrigez-moi si je me trompe, mais Superman n’a jamais eu ce problème.

Je m’en voudrais de ne pas parler du chapitre 5, dans lequel Alan Moore réalise un tour de force: intitulé " Fearful Symmetry ", ce chapitre est composé de 30 pages, et les 15 premières sont, au point de vue de la forme, des couleurs et de l’action, identiques au 15 dernières. Quant à la page centrale, elle est, évidemment, symétrique selon l’axe de la tranche...

Quand on parle de bande dessinée pour adulte, on pense généralement à des histoires sexuelles en images, ou à une violence incroyable. Watchmen ne contient que peu de violence, et très peu de sexe. Moore s’adresse avant tout à des gens qui veulent lire quelque chose de différent, qui surprend et divertit tout en fournissant un point de départ à une discussion sociale et philosophique. D’ailleurs, de nombreux étudiants en littérature ont analysé Watchmen pour leur travail de session, et Terry Gilliam, réalisateur de films géniaux (Brazil, The Fisher King, Twelve Monkeys), s’est intéressé au livre en vue de le porter à l’écran. Malheureusement, les producteurs ont finalement décidé de ne pas accorder les 80 millions nécessaires et Gilliam s’est retrouvé le bec à l’eau.

Plus encore que la meilleure histoire de " super-héros " jamais racontée (et de loin!), Watchmen est une oeuvre majeure dans le média dessiné, et, à mon opinion, dans la littérature contemporaine. Pas étonnant qu’on lui ait décerné le prix Hugo de la science-fiction, prix qui, aux États-Unis, récompense la meilleure oeuvre de science-fiction et qui n’avait jamais été attribué à une BD!

À lire absolument, ou à relire...


Watchman sur le web

Alan Moore's Watchmen
Watching the detectives








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