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Qu’appelle-t-on le « Marvel Age »? Simple, c’est le début de l’univers de Marvel Comics, qui allait changer les règles dans la création des comic books américains (en particulier, vis-à-vis l’écriture). C’est également une association au « Silver Age » des comics en général, qui aurait débuté avec l’arrivée d’un nouveau Flash chez D.C. en 1956. La venue de Fantastic Four #1 en 1961 allait transformer la face de la culture populaire. Mais avant, une petite leçon d’histoire.

Né en 1910, Martin Goodman est à l’origine de Marvel Comics. À l’âge de 22 ans, il fonde Western Fiction Publishing et publie un magazine « pulp », Complete Western Book. Vu que les western sont en demande, Goodman inonde le marché de telles histoires et fonde d’autres maisons d’édition (près d'une cinquantaine!). En 1936, on note l’apparition du pulp Ka-Zar, avec pour la première fois un personnage régulier, qui ne durera cependant que trois numéros.

Marvel Comics #1En août 1938, Goodman propose au public Marvel Science Stories, avec un important mot-clé dans le titre. En fait, l’année suivante, il décide d’abandonner les pulps pour se lancer vers les nouvellement populaires comics. Ainsi sera né Marvel Comics #1, avec une date d’octobre 1939 et un prix de 10 sous (et qui vaut de nos jours près de 90,000 $). Présents sont Namor the Sub-Mariner et le Human Torch original, personnages différents des autres déjà sur le marché, sûrement à cause de la sensation de danger réel les entourant. Mentionnons que Marvel Comics #1 est publié par Timely Publications, nouvelle compagnie. Goodman engage comme créateur de personnages Joe Simon et comme artiste Jack Kirby, qui deviendront deux légendes absolue dans leur champ respectif. Pour vous donner une idée, ils créeront Captain America en 1941, rien de moins.

Quelque part à la fin de 1940, Goodman engage un cousin de son épouse, un certain Stanley Martin Lieber. Ce jeune homme de 17 ans n’est autre que le futur Stan Lee. Sa première tâche : faire le café. Il écrira éventuellement deux pages de Captain America #3, son premier travail en tant qu’auteur.

À travers différentes modes de personnages, de récits (science-fiction, romance, « cartoons » d’animaux, etc.) et une guerre mondiale, Timely (qui deviendra Marvel à la fin des années '40) prospère. En 1950, il n’y a plus aucun titre de super héros, par contre. Pendant les prochaines années, le comic book allait perdre quelques plumes, surtout avec la publication en 1954 du tristement célèbre bouquin Seduction of the Innocent de Frederic Wertham, qui les blâme pour la montée de la délinquance juvénile au pays (d'autres sujets y sont également abordés, dont la supposée relation homosexuelle entre Batman et Robin). Tout cela sera porté jusqu’aux oreilles du Sénat américain, pour finalement aboutir à la création en 1955 du Comics Code Authority et ses nombreux règlements pour contrôler le contenu des publications et interdire l'apparition de tout sujet controversé (douce ironie, ce code a été récemment abandonné par Marvel, le jugeant archaïque et restreignant! Après tout ce temps!). Les grands créateurs du moment chez Marvel, dont Stan Lee, Jack Kirby, Steve Ditko et Don Heck, se concentreront pendant quelques années à des comics de sci-fi, tels Tales to Astonish et Strange Tales, mettant en vedette dans monstres extra-terrestres possédant des noms excentriques (Taboo, Wartoo, X...).

FFTout cela pour aboutir en 1961 et une nouvelle conception du super héros. Martin Goodman ne pouvait que s’intéresser au succès de Justice League of America chez D.C., équipe d'héros regroupant plusieurs grandes vedettes possédant déjà leur propre titre. Il donne à Stan Lee l’ordre de créer une telle équipe, avec Jack Kirby aux pinceaux. Lee décide de s’attarder à la psychologie profonde de ces nouveaux personnages, approche qui allait devenir la marque de commerce chez Marvel : des histoires abracadabrantes vécues par des individus ayant une vie réelle, une innovation à cette époque. Ainsi furent créés les Fantastic Four.

Méthode d’écriture innovatrice : Lee envoie un synopsis à Kirby, qui dessine et renvoie ses planches prêtes à être dialoguées. Résultat : plus de créativité pour l’artiste. Alors que les héros des années précédentes étaient « straights », virtueux et sans défaut, on pouvait constater que leur copine ignorait leur identité secrète, identité parfois connue par quelques « sidekicks » de service. Qu’allait-il arriver si de nouveaux héros débarquaient avec un bagage émotionnel particulier et des interrelations plutôt laborieuses? Analysons donc ce fameux Fantastic Four #1.

couvertureFantastic Four #1 est arrivé sur les tablettes en août 1961. Un astronomique prix de 10 sous est demandé pour en faire l’acquisition (quarante ans plus tard, on exige une somme de 3,50 $ U.S. pour les nouveaux numéros courants, alors avec le taux de change tel qu'il est...). La couverture donne le ton et nous indique le nom des quatre personnages principaux, faciles à associer à leur représentation graphique. Plusieurs hommages à cette couverture allaient voir le jour dans les années à venir (venant particulièrement de John Byrne). On nous indique également que c’est la première fois que ces personnages sont réunis ensemble dans un même magazine… alors, duh! Quelle évidence! Un monstre hideux ressemblant à de la laitue en folie complète le tableau.

Sur la première page, on nous propose d’abord le faciès de nos héros et leur nom civil.

visages

Dr. Reed Richards, avec ses tempes grises, son air sérieux et sa cravate mince, laisse penser au type même du scientifique sans humour;
Ben Grimm, cou large, bonnes oreilles, visage légèrement simien et nez sûrement cassé, nous fait croire à un type « brute » au tempérament sanguin;
Susan Storm donne l’apparence d’une jeune fille posée et sensible, avec une coiffure moderne pour les femmes de l’époque;
Johnny Storm, un adolescent à l’air espiègle, semblant têtu et impulsif, partageant avec sa sœur la couleur blé de leurs tifs.

Hmpf. Ces gens-là, des héros? Rien ne laissait présager ce qui allait arriver, mais de premier abord, rien non plus pour nous impressionner

On peut apercevoir la signature de Stan Lee et Jack Kirby, sans savoir quel était leur rôle respectif. De façon originale, le titre officiel (et grandement songé!) de l’histoire -THE FANTASTIC FOUR!- est incorporé au récit, alors que le fusil-signal du Dr. Richards étonne la population par l’apparition d’étranges lettres dans les cieux. Tous se demande ce que veut dire ces mots dans le ciel. Richards est présenté comme le leader du groupe et avoue espérer ne plus jamais avoir à utiliser ce pistolet (ouais… qui aurait cru que 40 ans plus tard…).

Invisible GirlInexplicablement, Susan devient invisible à la vue du message, effrayant une copine, des piétons et un chauffeur de taxi de façon totalement gratuite. Elle semble vouloir se prouver que ce singulier pouvoir est encore opérationnel (et nous y introduit, par le fait même). Intéressant de noter que le premier personnage à admirer en action est « la fille » de l’équipe, alors que l'époque était marquée par un certain sexisme envers les personnages féminins, avec pouvoirs ou non. Sue n'allait quand même pas y échapper dans les années à venir.

ThingUne étrange créature ressemblant à un épi de maïs mutant portant une couche bleue est également impressionnée par le signal. Cet être sème la pagaille autour de lui, repoussant les balles de policiers médusés. Son attitude est également peu réconfortante, alors qu’il lance quelques « Bah! » bientôt typiques des dialogues de Stan Lee. Il décide d'utiliser les égoûts pour se rendre au point de rendez-vous, en défonçant le trottoir comme si de rien n'était.

Human TorchMr. FantasticLe dernier membre de notre quatuor est finalement présenté. Johnny Storm, qui derechef avoue adorer les voitures rapides, confirmant un tempérament impulsif. Il aperçoit également le message, les lettres se transformant en chiffre « 4 », seul symbole retenu pour les prochaines sommations. Une fois tourné en flammes, son ami le compare à une torche humaine, Human Torch étant l'ancien héros des années '30 et '40, qui a notamment botté des culs nazis pendant la guerre en compagnie de Captain America et Sub-Mariner. La garde nationale est aux trousses de l'adolescent (et on peut les féliciter pour leur étonnante rapidité!). Même qu’un missile nucléaire est lancé pour le neutraliser, tout cela au-dessus de la ville! Très sécurisant! On apprend que l'endurance de la flamme de Johnny a une limite et il est happé des cieux par Richards, qui a le don d’élasticité dans ses membres (même ses vêtements s’étirent avec lui!).

Les quatre sont réunis (avec l’être monstrueux ayant magiquement retrouvé ses vêtements de camouflage abandonnés plus tôt) et il est confirmé qu’ils sont les Fantastic Four. À ce moment, le récit retourne en arrière pour nous proposer l’origine de ce singulier quatuor.

Reed Richards veut tester un engin spatial de sa création. Ben Grimm refuse de le piloter, prétextant qu’aucun test contre les rayons cosmiques n’ont été effectués sur le vaisseau. Sue Storm le traite de peureux, déçue que les communistes seraient les premiers dans l’espace (nous sommes en 1961, n’est-ce pas?). Grimm accepte alors, brisant une table d’un coup de poing. On apprend que Sue est la fiancée de Reed (fumeur de pipe, en passant).

Contre toute attente et sans autorisation officielle, les quatre (revêtus de combinaisons spatiales) réussissent à faire décoller le vaisseau que Richards a prit des années à construire (et surveillé par un seul garde, bravo pour la sécurité). Rien de moins. Évidemment, comme déjà mentionné à deux reprises sur une seule page, les rayons cosmiques frappent. Les pages suivantes sont parmi les plus inoubliables de l’histoire du comic book américain (même de la bande dessinée en entier), alors que nos personnages sont affectés chacun à leur manière par ces rayons, et reviennent sur Terre suite à un atterrissage forcé.

L'allianceSue devient invisible et peut heureusement retrouver sa cohérence visuelle. Grimm se fâche contre Richards, le menace physiquement et se transforme en monstre style papier mâché orange doté d’une force surhumaine. Voulant se défendre, Richards étire tous ses membres (sa combinaison spatiale aussi). Pour sa part, Johnny se trouve couvert de flammes et peut même voler. Chacun songe qu’ils sont alors devenus plus qu’humains et la constatation que l’humanité pourrait bénéficier de leurs nouveaux talents devient évidente. Une image inoubliable : les quatre mains superposées, alors qu’ils jurent alliance. « Le monde ne sera plus jamais le même… »

On retourne alors à ce que sera leur première réunion officielle :

Mister Fantastic a obtenu des photographies de complexes atomiques détruits à travers le monde. Nous sommes même témoins d’une telle dévastation en direct, en pleine Afrique française, accompagnés de soldats coiffés de béret (et un se nomme Pierre, quoi d’autre?). C’est un gros monstre vert et laid qui est à l’origine de tout ceci, sous le commandement d’un être nommé Mole Man (ce dont la narration nous informe, sans nous le montrer). Mr. Fantastic déduit que tout ce sabotage serait originaire de Monster Isle, point central entre les endroits dévastés.

Premiers costumes?Le quatuor se rend sur la légendaire île (qui ressemble effectivement à une tête de monstre) en voyageant sur un jet privé, avec un « 4 » peint sur le côté. Ils portent des combinaisons mauves et des casquettes bleues (ils ne porteront leurs costumes bleus typiques qu’au numéro #3). Ils sont immédiatement attaqués par une gigantesque créature volante à trois têtes, qui deviendra vite confuse grâce à Invisible Girl et le bras-lasso de Mr. Fantastic. Ce dernier et Human Torch se trouveront séparés des deux autres, ayant chuté loin sous la terre, éblouis par une lumière intense. Tout cela vient de la Vallée des Diamants, comme leur confie Mole Man, premier vilain à rencontrer les Fantastic Four (et pas nécessairement le plus imposant physiquement).

Thing et Invisible Girl sont attaqués par un nouveau monstre, à la surface. Magiquement, Thing est alors habillé de façon différente, avec son pardessus, chapeau de ville et lunettes de soleil. Il dispose aisément de la désagréable bestiole.

Mole ManMole Man, lui, conte sa petite histoire personnelle (avec une verve mélodramatique qui sera également typique de Stan Lee), assis sur un trône, les deux pieds sur un pouf, bananes, raisins et oranges à ses côtés. Longtemps humilié pour son physique ingrat, il avait décidé de s’exiler pour trouver le pays au centre de la terre pour en devenir le Roi. Pourquoi pas? Excité alors qu’il croyait le trouver, il déboula dans un trou et devint presqu'aveugle. Quand même, il parvint à être consacré maître des créatures peu futées peuplant les lieux.

Hideuses créaturesSoudainement énervé par son propre récit, il désire prouver ses prouesses au combat à l’aide d’un simple bâton, pour ensuite dévoiler son plan de conquête du monde : ses créatures vont détruire les installations atomiques de la surface, laissant l’humanité impuissante devant une éventuelle invasion des forces souterraines. Invisible Girl et Thing arrivent et le monstre principal attaque. Human Torch vole autour de lui, le rendant tout mêlé. Mr. Fantastic capture Mole Man, qui appelle à l’aide son armée d'êtres grotesques. Human Torch, grâce à sa flamme, provoque de sévères dommages aux tunnels souterrains et scelle l’entrée principale.

Dernière imageÀ bord de leur jet, les Fantastic Four arrivent à la conclusion que Mole Man a détruit lui-même son île par explosion, dont ils viennent d'être témoins. Fin de leur première aventure officielle. Pas vraiment de gros travail d'équipe, mais quand même un certain potentiel tente de faire surface.

L'équipe telle qu'elle est maintenantEn lisant ceci, on peut apercevoir plusieurs innovations en comparant aux comics des années précédentes : aucun costume/uniforme, aucun gadget miraculeux (à part le jet et le fusil-signal, mais ils sont plutôt terre à terre), aucune base secrète dotée d’équipement moderne, et surtout, beaucoup de disputes et engueulades entre les membres du groupe. Ce qui a probablement surpris le lecteur de l’époque est la personnalité des Fantastic Four, plus fascinante encore que l’aventure elle-même dans ce premier numéro. L’amertume et le méchant caractère de Thing n’en fait aucunement un héros sympathique, mais l’aura de tragédie s’attachant à lui en fera le plus populaire du quatuor (et sera développée avec une touche d’humour qui deviendra bénéfique au personnage dans les mois/années à venir). Les jeunes lecteurs pouvaient également s’identifier à Johnny, type même du jeune morveux rebelle et aventurier.

À partir de ce moment, Fantastic Four deviendrait le comic pilote de tout l’univers Marvel. Bientôt des personnages comme Hulk, Thor, Iron Man et Spider-Man allaient être proposés aux lecteurs, mais Stan Lee et Jack Kirby débutaient une collaboration sur l’équipe par excellence de Marvel, collaboration qui durerait jusqu’au numéro 102, un sommet innovateur qu'on ne peut qualifier que de colossal. Ce que Lee croyait n’être qu’un projet temporaire demeure bel et bien un des incontournables piliers de la littérature populaire américaine.

Benoît Chénier